Homélie à l’occasion de la Saint Honorat

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Vendredi 16 janvier 2026
Saint Honorat
Abbaye de Lérins

Chers frères moines,
chers frères et sœurs,

En ce jour de fête, nous sommes rassemblés sous le regard de saint Honorat qui planta ici, sur cette île battue par les vents de Méditerranée, un monastère, oasis de prière et de contemplation. Si l’on en reste à la splendeur du cadre naturel, bien différent de tant d’abbaye plantées au fond de vallons humides et ombrageux, on dirait aujourd’hui que c’est un « petit coin de paradis ». Pourtant, saint Hilaire la décrit dans « la vie de saint Honorat », comme « une ile inhabitée en raison de son aspect excessivement rebutant, inabordable du fait de la crainte inspirée par ses bêtes venimeuses ». Quoi qu’il en soit, la relation qui unit à l’époque Honorat et Léonce, évêque de Fréjus, mon très lointain prédécesseur, nous rappelle que dès l’origine, la vie monastique n’est pas une île, fut-elle proche du littoral, mais un trésor au cœur de l’Église diocésaine. Saint Jean-Paul II le rappelait dans l’exhortation post-synodale ‘Vita consecrata’ en 1996 (§3) : « La présence universelle de la vie consacrée et le caractère évangélique de son témoignage montrent clairement, s’il en était besoin, qu’elle n’est pas une réalité isolée et marginale, mais qu’elle intéresse toute l’Église. […] la vie consacrée est placée au cœur même de l’Église comme un élément décisif pour sa mission, puisqu’elle « fait comprendre la nature intime de la vocation chrétienne » et la tension de toute l’Église-Épouse vers l’union avec l’unique Époux ». Aujourd’hui, alors que votre communauté vit une transition importante vers une nouvelle étape de sa vie et de son rayonnement, nous nous tournons vers Honorat le fondateur, et nous célébrons les merveilles que le Seigneur a accomplies ici à travers lui. Je tiens à saluer ici personnellement le Père Vladimir qui vient de remettre sa charge abbatiale et qui m’a accueilli si fraternellement dans les premiers temps de mon épiscopat dans le Var, et à Lérins ! À défaut d’Abbé pour fêter saint Honorat, c’est peut-être une première sans Abbé, vous avez l’évêque diocésain, successeur de saint Léonce. Nous retrouvons donc ce contexte originel de proximité de l’évêque et des moines, et rendons grâce pour les liens si forts tissés au long des siècles entre la communauté et l’Église diocésaine.

Les paroles de Jésus dans l’Évangile nous interpellent avec force : « Restez en tenue de service, votre ceinture autour des reins, et vos lampes allumées. Soyez comme des gens qui attendent leur maître à son retour des noces, pour lui ouvrir dès qu’il arrivera et frappera à la porte.» (Lc 12,35-36). Vigilance, service, attente joyeuse du Maître : c’est un peu le cœur battant de votre vie monastique selon la règle de saint Benoit et dans le sillage de saint Bernard ! Veiller dans la prière, servir dans le travail, bâtir le Royaume par la charité fraternelle. Toute l’Église rend grâce pour ce témoignage. La notice biographique figurant dans le missel propre du diocèse précise que « Honorat fonde à Lérins un monastère qui sera bientôt sous son influence une pépinière d’évêques, d’apôtres et de saints ». Lui-même deviendra d’ailleurs évêque d’Arles au début du Vè siècle. Vous avez, chers frères, un magnifique défi devant vous ! Plus qu’un ‘coin de paradis’ dans les publicités touristiques, cette île doit en être surtout un avant-goût dans la vie intérieure des moines et de leurs hôtes. Nous n’en espérons pas moins aujourd’hui que dans les siècles passés. Je vous le redis donc avec force : « Restez en tenue de service, votre ceinture autour des reins, et vos lampes allumées ; Heureux ces serviteurs-là que le maître, à son arrivée, trouvera en train de veiller […] S’il revient vers minuit ou vers trois heures du matin et qu’il les trouve ainsi, heureux sont-ils ». Notre prière porte aujourd’hui toute la communauté afin qu’elle offre encore à l’Église, avec bientôt un nouvel Abbé, comme ce fut le cas avec les anciens Abbés, un rayonnement de sainteté qui attire vers Jésus et donne le goût de l’Évangile. « Souvenez-vous de ceux qui vous ont dirigés : ils vous ont annoncé la parole de Dieu. Méditez sur l’aboutissement de la vie qu’ils ont menée, et imitez leur foi. » (Hb 13,7)

Il est heureux que nous puissions mettre en valeur aujourd’hui ce lien profond entre ce que vivent les moines et ce qui se vit dans l’Église diocésaine. Sans préjudice de l’autonomie interne et de l’exemption canonique externe, les monastères font l’objet de la sollicitude pastorale de l’évêque dans tout le périmètre de son diocèse. Le pasteur local se réjouit toujours de visiter et soutenir la communauté monastique sans détenir pourtant la juridiction en interne. Je le disais il y a un instant, l’abbaye n’est pas une forteresse close, même si la tour-monastère pourrait le laisser penser. Le texte de l’Exode nous invite à regarder l’abbaye comme une tente de la Rencontre (Ex 33,7), où tant les moines que l’évêque de passage et tous les hôtes peuvent parler à Dieu « face à face, comme on parle d’homme à homme » (Ex 33,11). Comme la tente est « en dehors du camp, à bonne distance », l’abbaye est sur son île. Et comme la tente, elle est le lieu du dialogue intime avec Dieu. Au-delà et bien avant les flots de touristes et de curieux qui accostent le matin et appareillent le soir, l’abbaye et son cloître sont ce lieu de la rencontre où les moines veillent jour et nuit, portant le monde entier dans leur prière par l’intercession de saint Honorat, scrutant la Parole de Dieu et contemplant ses merveilles. Dans le cloître et au chœur, le psaume 83 que nous venons d’entendre résonne comme un chant permanent de joie et d’action de grâce : « De quel amour sont aimées tes demeures, Seigneur, Dieu de l’univers ! Mon âme s’épuise à désirer les parvis du Seigneur ; mon cœur et ma chair sont un cri vers le Dieu vivant ! […] Heureux les habitants de ta maison : ils pourront te chanter encore ! » (Ps 83). Ce chant des moines, mais aussi tout leur labeur quotidien et leur vie communautaire font se tourner l’Église tout entière vers le Seigneur. Je cite encore Vita consecrata (§59) : « Les communautés cloîtrées, placées comme une ville sur la montagne et comme une lampe sur le lampadaire (cf. Mt 5, 14-15), même dans la simplicité de leur vie, évoquent de manière visible le but vers lequel chemine l’ensemble de la communauté ecclésiale qui, « pleine d’ardeur dans l’action et adonnée à la contemplation », marche sur les routes de ce temps le regard fixé sur la récapitulation future de toutes choses dans le Christ ».

Quand l’heure viendra, un nouvel Abbé sera donné à la communauté. Il s’inscrira dans la lignée des Pères qui ont guidé leurs frères depuis saint Honorat. La Règle de Saint Benoit dit bien que l’Abbé doit « tenir la place du Christ », « montrer tout ce qui est bon et saint par ses actes plus encore que par ses paroles », ne faire « de distinction en faveur de personne dans le monastère », « savoir qu’il est plus exigé de celui à qui il est confié davantage », et considérer « toujours que ce sont des âmes qu’il a reçues à conduire et dont il devra rendre compte ». Nous retrouvons là quelques points d’attention que l’apôtre Paul précise pour les évêques, responsables de communauté : « Le responsable doit être irréprochable, époux d’une seule femme, un homme sobre, raisonnable, équilibré, accueillant, capable d’enseigner, ni buveur ni brutal mais bienveillant, ni querelleur ni cupide. » (1 Tm 3,2-3). Ou autrement (Tite 1,7-9 ). : « Il faut en effet que le responsable de communauté soit sans reproche, puisqu’il est l’intendant de Dieu ; il ne doit être ni arrogant, ni coléreux, ni buveur, ni brutal, ni avide de profits malhonnêtes ; mais il doit être accueillant, ami du bien, raisonnable, juste, saint, maître de lui. Il doit être attaché à la parole digne de foi, celle qui est conforme à la doctrine, pour être capable d’exhorter en donnant un enseignement solide, et aussi de réfuter les opposants. »

Imaginons donc les dialogues entre saint Léonce et saint Honorat, et les conseils échangés pour guider leurs communautés respectives. La communauté monastique en pèlerinage jubilaire à la cathédrale de Fréjus il y a quelques semaines aura sans doute recueilli beaucoup de grâces. Aujourd’hui sous le regard de saint Honorat la communauté peut ouvrir son cœur et sa fraternité au souffle de l’Esprit-Saint qui guidera le choix, non seulement pour le bien de l’abbaye, mais aussi de toute l’Église.

Amen.

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