Homélie à l’occasion de la Messe Chrismale de 2026
MESSE CHRISMALE
Mercredi 1er avril 2026 – Cathédrale de Toulon
Chers frères et sœurs,
Depuis la semaine sainte originelle vécue par Jésus à Jérusalem et inscrite dans l’histoire de l’humanité, l’Église célèbre chaque année la Semaine Sainte. C’était seulement un Triduum dans les tout premiers temps. Ces évènements de l’histoire ne sont pas des souvenirs mais une actualité profonde et intense pour nous aujourd’hui. Par la belle et grande liturgie des Rameaux, nous sommes entrés dans cette grande semaine, au long de laquelle nous accompagnons notre Seigneur Jésus-Christ dans le drame de sa Passion jusqu’à la joie de sa Résurrection. Nous vivons ces évènements avec Jésus, portés par la Liturgie de l’Église. Nous accueillons tous les bienfaits que nous offre le Seigneur par le mystère de sa passion et de sa croix, et par le tombeau découvert vide par sainte Marie Madeleine, sainte patronne de notre diocèse.
Aujourd’hui, nous rendons grâce à Dieu pour le don de ses ministres, diacres, prêtres et évêques, configurés au Christ serviteur, prêtre et pasteur. Par la prédication de l’Évangile et l’enseignement de la foi, par la célébration des saints mystères, par le don total d’eux-mêmes, ils rendent présent le Seigneur Jésus prophète, prêtre et roi. C’est une joie immense pour l’évêque d’être entouré ici dans l’église cathédrale, de tous les diacres et prêtres, et un frère évêque, sans oublier les séminaristes. Ce que vous êtes est d’une grande beauté, la sainte beauté de Jésus le Serviteur et le Bon Pasteur. Ce que vous faites prépare une moisson abondante de grâces, et au nom du Peuple de Dieu, je vous exprime une immense gratitude. Nous nous connaissons bien maintenant : avec émotion, je vous vois, là devant moi, je vous regarde et vous remercie personnellement du plus profond de mon cœur. Dans quelques instants, vous redirez devant moi les promesses de votre ordination. Je compte sur vous pour vivre cela dans une confiance fraternelle et une obéissance généreuse. Aujourd’hui, nous portons dans notre prière les nombreux catéchumènes adultes (250) et adolescents (une centaine) qui avancent avec confiance jusqu’à la célébration du baptême dans la nuit de Pâques. Ils apprennent à combattre pour suivre le Christ, ils se préparent à devenir eux aussi des prophètes, prêtres et rois par la consécration baptismale. Ils seront marqués de l’Huile Sainte que je vais consacrer ce soir. Certains sont là avec nous aujourd’hui. Soyez les bienvenus dans la grande famille de l’Église. L’Église est belle. Vous faites une magnifique expérience : le peuple de Dieu rassemblé rend le Seigneur présent.
Regardons-le justement. Fixons les yeux sur Jésus. Il vient de commencer son ministère public. Comme à son habitude, il se rend à la synagogue le jour du sabbat. Il se lève et est invité à faire la lecture. Il s’agit d’un passage du livre d’Isaïe, nous venons de l’entendre : « L’Esprit du Seigneur est sur moi, parce que le Seigneur m’a consacré par l’onction. Il m’a envoyé porter la Bonne Nouvelle aux pauvres, annoncer aux captifs leur libération et aux aveugles qu’ils retrouveront la vue, remettre en liberté les opprimés, annoncer une année favorable accordée par le Seigneur ». Après avoir lu ces quelques mots, déjà maintes fois entendus par l’assemblée plus ou moins attentive, Jésus attire soudainement les regards incrédules de tous ces juifs en affirmant que, aujourd’hui, en lui, s’accomplit ce passage de l’Écriture.
Regardons notre « aujourd’hui ». Nous ne vivons pas hier, enfermés par nostalgie dans le passé. La liturgie de la semaine sainte n’est pas une action théâtrale pour représenter ce que Jésus a vécu autrefois. En célébrant le mystère de la rédemption, nous affirmons que ce mystère s’accomplit pour nous aujourd’hui, que Jésus se présente à nous comme le Sauveur, plus ou moins acclamé par les foules, puis rejeté et condamné. Il se présente comme le Messie crucifié, le ressuscité, l’Homme nouveau. Il le fait dans les conditions qui caractérisent notre époque, notre « aujourd’hui ».
La situation internationale de plus en plus préoccupante, voire angoissante, fait partie de notre aujourd’hui. Iran et tout le Moyen Orient, Ukraine, Arménie, Birmanie… foyers de violence et de corruption, brasiers de guerre et de mort, bruit assourdissant des bombes et des cris… Accompagner le Christ dans son combat contre la mort aujourd’hui, c’est rejoindre, par notre prière et par notre charité, les malheureux qui sont les premières victimes de cette folie irresponsable, c’est rejoindre tous ceux qui œuvrent pour la paix sans céder aux tyrans et aux puissants de ce monde ? Ce sont les petits qui meurent, et pas ceux qui déclenchent les guerres. Ici à Toulon et dans le Var, nous pensons à tous nos marins et militaires partis en mission, et nous entourons leurs familles restées parmi nous. Aujourd’hui, nous sommes envoyés pour « porter la Bonne Nouvelle aux pauvres, annoncer aux captifs leur libération et aux aveugles qu’ils retrouveront la vue, remettre en liberté les opprimés, annoncer une année favorable accordée par le Seigneur ».
Cet « aujourd’hui » de l’histoire du salut vaut aussi pour ce qui se passe dans notre pays. Pas de guerre apparente, mais beaucoup de violence dans toutes les relations humaines et sur les réseaux sociaux. Il y a aussi un combat larvé de plus en plus explicite et violent sous des airs de dignité et de soin. Nous sommes inquiets à juste titre devant le projet de loi sur la fin de vie. Même s’il existe heureusement un projet sur les soins palliatifs pour un accompagnement vraiment humain jusqu’à la fin de la vie, il existe surtout un projet de loi visant à passer aux oubliettes l’interdit fondamental et universel de donner la mort : une loi qui légitimerait le fait de mettre fin à la vie d’une personne qui n’est pourtant pas forcément en fin de vie. Suicide assisté, aide médicale à mourir, … La façon de jouer avec les mots ne peut éluder la réalité de ce projet mortifère. Célébrer le mystère du salut dans cet aujourd’hui bien sombre et parfois décourageant, c’est prendre conscience que, tous par le baptême que nous avons reçu, par l’onction sainte de la confirmation, par l’ordination, nous sommes appelés à nous lever pour « porter la Bonne Nouvelle aux pauvres, annoncer aux captifs leur libération et aux aveugles qu’ils retrouveront la vue, remettre en liberté les opprimés, annoncer une année favorable accordée par le Seigneur ». C’était l’objet de notre demande dans la prière d’ouverture : « puisque tu nous fais participer à sa consécration, accorde-nous d’être dans le monde les témoins de la Rédemption ».
Ne perdons pas de vue le combat du Christ en cette semaine sainte ! N’oublions pas son attitude, désarmée et libre, donc désarmante, face aux puissants de son temps, et face aux prétendus détenteurs de la vérité et de la religion véritable. Sa confiance ne fut pas altérée par l’apparent silence de son Père et par l’abandon de ses disciples qui s’endorment et dont un le trahit. En Jésus nous croyons. C’est lui qui donne la force de résister et de ne pas nous endormir. La source de toute action, c’est Lui, et Lui seul. Ne nous trompons pas de combat, et laissons de côté les armes de la division. Notre seule arme, c’est la foi en Jésus, c’est la charité de Jésus, c’est l’espérance que nous donne Jésus.
Deux signes nous sont donnés en cette messe chrismale pour nous aider à prendre notre part de ce combat par lequel se poursuit l’œuvre du salut. Le premier signe efficace, ce sont les huiles, celle des malades, et celle des catéchumènes, afin qu’elles soient bénies. Il y a aussi et surtout le Saint-Chrême, qui sera consacré en vue des baptêmes, confirmations, et ordinations sacerdotales, ou pour servir à la dédicace des autels ou des églises. Ces huiles manifestent l’irruption du Sauveur dans nos existences souvent bien misérables et fragiles. Elles expriment les joies, les combats et toutes les espérances du peuple de Dieu. L’Église de Fréjus-Toulon, fortifiée par ces huiles saintes, sera davantage disposée à suivre le Christ, à prendre part à ses souffrances et à communiquer au monde entier la Bonne Nouvelle de sa Résurrection. Elle le fera en cultivant toujours plus la communion, la mission, la participation, comme je l’écrivais dans la lettre pastorale il y a un an exactement.
Le deuxième signe est la présence des diacres et prêtres autour de l’évêque. Tous, lui compris, vont renouveler solennellement leur engagement pris au jour de leur ordination. Le sacerdoce ministériel et le ministère diaconal, et le ministère apostolique de l’évêque sont un don que Dieu fait à son peuple, pour lui manifester sa présence, sa proximité, sa compassion et sa tendresse, pour que la Bonne nouvelle soit annoncée aux pauvres aujourd’hui, que les captifs du péché soient libérés aujourd’hui, que les aveugles d’aujourd’hui retrouvent la vue, que les opprimés d’aujourd’hui soient libérés et que les bienfaits de Dieu se répandent. Chers frères prêtres et diacres, notre ministère, vous le savez bien, est tout entier ordonné au service du peuple que Dieu nous confie. Nous ne sommes pas meilleurs que les autres, mais il nous fait confiance. Nous ne sommes pas plus dignes ou plus saints que les autres, mais appelés à donner l’exemple. Sans cesse, son appel nous encourage à nous convertir. Sans cesse, sa parole nous redit que nous ne sommes pas ordonnés au service de nous-mêmes. Chers frères prêtres, notre mission est grande et belle, mais aussi redoutable ! Par l’action de notre humble ministère, le Seigneur accomplit de grandes choses pourvu que nous restions nous-mêmes tout-petits. Par l’action de l’Esprit Saint manifestée par l’onction, les prêtres dans les mains, et les évêques sur la tête, le Seigneur accomplit aujourd’hui l’œuvre de sa grâce et de son amour. Il fait miséricorde, il rassemble dans l’unité, il relève et guérit du péché, il réconforte les malades, il offre l’espérance aux pauvres, il nourrit son peuple.
Église de Fréjus-Toulon, écoute une nouvelle fois le programme de Jésus au seuil de sa mission et redis dans le secret de ton cœur : « l’Esprit du Seigneur est sur moi., il m’a consacré par l’onction, il m’a envoyé… l’Esprit du Seigneur est sur moi ». Fais silence… Regarde Jésus le roi entrant dans Jérusalem sur le dos de l’âne…. Regarde Jésus qui prie et qui pleure au jardin des oliviers. …Regarde Jésus couronné d’épines, le dos lacéré par la flagellation… Regarde Jésus crucifié et écoute-le : « Père, pardonne-leur ». N’aie donc pas peur et regarde devant. Cours jusqu’au tombeau … regarde, il est vide … alors ne reste pas là, mais va annoncer la nouvelle. Répands la bonne odeur de Dieu par tes paroles et tes actions. Et quoi qu’il arrive aujourd’hui, garde confiance en la promesse de Dieu, car aujourd’hui il te donne sa vie.
Amen.