Homélie à l’occasion du pélèrinage de Provence à la Sainte Baume
Sainte Marie Madeleine
Lundi 25 mai 2026
Frères et sœurs, pèlerins de Provence,
Laissons résonner cette parole dressée à Marie-Madeleine : « Femme pourquoi pleures-tu ? » Dans l’Évangile, nous prenons la mesure de son chagrin. Elle est désemparée devant ce tombeau ouvert. Mais pourquoi pleure-t-elle ? Quelles sont les causes de sa tristesse ? Par le passé, elle avait beaucoup pleuré sur elle-même et sur ses péchés. Aujourd’hui, elle pleure parce que son Seigneur a disparu. Elle n’est pas encore entrée dans le mystère de la résurrection ; « elle voit que la pierre a été enlevée » ; elle croit simplement qu’on a enlevé son corps et elle ne sait pas où il a été déposé. Regardons et recueillons ses larmes précieuses : elles portent un message pour nous aujourd’hui.
Même si nous observons une affluence de demandes de baptêmes et de confirmations, beaucoup de nos contemporains ont perdu ou n’ont jamais eu la capacité de reconnaître le Christ dans leur vie. Nous faisons l’expérience de cette absence du Christ ou du moins de notre difficulté à le retrouver : on « ne sait pas où on l’a déposé. » Peut-être l’avons-nous rencontré à plusieurs reprises au cours de notre vie. Peut-être, comme Marie-Madeleine, avons-nous eu des expériences fortes de sa présence. Mais nos vies se déroulent parfois dans une telle banalité, la succession des jours ordinaires. Nous sommes environnés par l’indifférence ou la négation du mystère de Dieu et de toute transcendance. Sommes-nous encore capables de dire où on a déposé notre Seigneur ?
Les épreuves sont réelles : santé, vie professionnelle, trahisons affectives, crise sociale et économique, guerre en Europe et au Moyen Orient. Devant tout cela, nous devons nous interroger : notre lien avec le Christ demeure-t-il une référence et une force, une flamme qui réchauffe et rassure ? Ou bien, est-ce que, comme Marie-Madeleine, nous vivons seulement sur le souvenir d’une présence disparue ? Marie-Madeleine ne se résout pas à cette perte, elle est brisée de chagrin « tout en pleurs ». Bienheureuses larmes qui expriment le manque de sa vie !
Alors ne prenons pas notre parti de ne plus savoir où est Jésus notre Seigneur, et de nous contenter de pleurnicher sur tous les désordres des temps d’aujourd’hui. En répétant à longueur de journée : « C’est plus comme avant », nous n’avancerons pas, nous ne sécherons jamais nos larmes. Il est si tentant et si facile de sombrer dans le fatalisme, de ne voir que l’incohérence et l’injustice, de chercher dans les erreurs des autres les causes de notre désarroi. Nous ne pouvons pas nous dispenser de faire le point sur notre vie chrétienne et de nous remettre à la recherche de celui que nous avons perdu ou dont nous nous sommes éloignés.
Il est vrai que notre société dépense beaucoup d’énergie à éradiquer, ou au moins à masquer toute référence à Dieu et à l’expression religieuse. Nous le voyons dans le débat sur la fin de vie, dans la remise en question de nos écoles catholiques, dans la laïcité dure et idéologique. Et alors, nous n’avons plus que nos yeux pour pleurer ! Dans notre héritage chrétien, nous avons pourtant gardé, à juste titre, le goût et l’amour de la liberté. Nous en avons hérité notre liberté de penser, notre liberté de croire et notre liberté de choisir notre mode de vie. Mais sans doute avons-nous cru et laissé croire que cette liberté pouvait se développer sans entraîner avec elle une exigence morale dans la manière de conduire notre vie. Il ne peut pas y avoir de société solidaire, fraternelle et unie s’il n’y a pas la conviction que les intérêts de chacun doivent être régulés par les impératifs du bien de tous. Il suffit de regarder la vie en famille, les relations sociales, les violences qui agitent la jeunesse.
Jésus de Nazareth, en aimant les siens jusqu’au bout et en donnant sa vie pour eux, nous indiquait le véritable chemin de la réussite humaine : se faire les serviteurs les uns des autres. L’effacement de la référence divine dans notre culture et notre société, c’est immédiatement l’effacement du devoir de solidarité et le renoncement au devoir du service mutuel. Si nous oublions Jésus-Christ, si nous le rejetons hors de notre vie et de nos préoccupations, si tout expression religieuse est mise au placard, ne nous étonnons pas alors que notre société devienne un ring de boxe, un champ de compétition pour que chacun puisse tirer le meilleur parti pour lui, fût-ce au détriment des autres.
Nous sommes confrontés à de grandes questions qui nous inquiètent et nous font parfois pleurer. L’engagement chrétien qui doit être le nôtre dans le monde d’aujourd’hui comprend la défense de la solidarité, de la fraternité, de la vie, de la liberté religieuse. Nous savons que l’égoïsme individuel, l’appât du gain, le libertinage sont des voies sans issues. Des personnes attendent notre engagement et nos sacrifices : ce sont les familles brisées, les jeunes sans avenir, les rejetés de notre société, les « déchets » comme nous disait le Pape François, les hommes, les femmes, les vieillards, les enfants qui fuient la violence et la mort au prix de leur vie ?
Oui, si nous ne savons plus où on a mis le Seigneur, alors nous avons des raisons de pleurer avec Marie-Madeleine, car notre cœur est devenu indifférent aux souffrances et aux misères de l’humanité.
Laissons-nous donc conduire par « l’apôtre des apôtres », la pécheresse pardonnée. Elle est en larmes devant le tombeau et elle nous conduit avec ses larmes vers la lumière du Ressuscité. Elle voit ce jardinier sans le reconnaître encore. Il nous appelle par notre nom et Marie Madeleine nous apprend à le reconnaître.
Même si nous nous sommes éloignés de Jésus, même si nous n’avons plus de lui que des souvenirs brouillés, même si nous avons perdu les repères de la foi, même si nous sommes de pauvres pécheurs, l’expérience de Marie-Madeleine nous permet de comprendre que le Seigneur est là tout de même. Il demeure présent par des messagers contemporains qui nous posent des questions comme le font les deux anges vêtus de blanc : « Pourquoi pleures-tu ? Que cherches-tu ? » Ce sont tous ceux que le Seigneur nous envoie et qui sollicitent notre acte de foi et notre témoignage. Ce sont les catéchumènes, les recommençants, les jeunes en proie au harcèlement et au racket, les pauvres, les personnes victimes d’abus spirituels ou d’agressions sexuelles. Il reste bien, dans le fond de notre cœur et de nos aspirations profondes le désir de retrouver le Christ ! Aujourd’hui à la Sainte Baume, au pied de la grotte de Marie Madeleine, nous affirmons ensemble, avec elle, que nous avons besoin de Jésus !
Jésus nous appelle par notre nom. Il se fait reconnaître de nous ! Quelle joie ! Le Seigneur nous appelle à le reconnaître comme notre maître et à nous laisser conduire par lui. Mais, ce n’est pas pour le posséder. C’est pour l’annoncer et le faire connaître. Elle voulait le trouver et le prendre. Il s’est laissé trouver, mais il ne s’est pas laissé prendre : « Ne me retiens pas ». Jésus fait de nous ses témoins pour nous aider les uns les autres à reconnaître sa présence. Vous aussi, frères et sœurs, pèlerins de ce jour, puissiez-vous dire avec Marie-Madeleine : « J’ai vu le Seigneur » et témoigner de cette rencontre.
Amen.