Homélie à l’occasion de la Sainte Cène – Jeudi-Saint
Sainte Cène – Jeudi-Saint
église de Garéoult
Jeudi 2 avril 2026
Chers frères et sœurs,
Le renouveau auquel nous assistons depuis quelque temps dans l’Église se manifeste par un flux croissant d’adultes et de jeunes qui demandent le baptême. Nous les accompagnons par l’amitié et la prière, nous leur offrons l’enseignement de la foi et les accueillons dans nos communautés chrétiennes. Ces nouveaux chrétiens nous provoquent d’une certaine façon, et nous réveillent dans notre routine. Plus loin de nous, en Orient, les chrétiens qui subissent les bombardements, les persécutions, manifestent une force extraordinaire qui nous édifie et nous émeut. Alors que je parlais récemment avec un prêtre libanais, j’ai pu mesurer une fois encore la grandeur de leur attachement profond au saint mystère du Corps et du Sang du Seigneur inauguré par Jésus au soir du Jeudi-Saint. Je me souviens d’évènements particulièrement émouvants il y a quelques années lorsque les chrétiens d’Irak, de retour sur leur terre et dans leur village, entraient dans leurs églises dévastées et pillées et célébraient la messe au milieu des ruines. La fidélité des chrétiens de Gaza, du Liban, d’Iran, de Syrie, doit nous interroger ce soir sur notre propre attachement au sacrement de l’eucharistie, et notre façon de le traduire concrètement dans la vie quotidienne.
Ce soir, nous sommes rassemblés pour célébrer l’institution de ce saint sacrement qui est notre force et notre nourriture. Pour nous qui sommes libres de venir à l’église, pour nous qui sommes parfois peu nombreux à participer le Dimanche à la messe, les larmes des chrétiens d’Orient viennent nous purifier et nous édifier : ces larmes de joie spirituelle viennent de ceux qui restent fidèles à Jésus au milieu des intimidations et des persécutions ; elles nous apprennent à entrer dans la contemplation de ce grand mystère de la présence de Jésus, à le mettre au cœur de notre vie personnelle et communautaire. En vérité, en profondeur ! et pas en surface. L’Eucharistie n’est pas un assaisonnement ou une ornementation de notre vie chrétienne, ni une option. Elle en est la nourriture majeure avec l’Evangile. Les pères du Concile Vatican II nous disent : elle est « la source et le sommet de toute la vie chrétienne ».
Arrêtons-nous ce soir sur cette parole de Jésus : « Vous ferez cela en mémoire de moi ».
Reprenons les évènements de la sortie d’Egypte sous la conduite de Moïse : les hébreux durent immoler un agneau sans défaut, un mâle, et marquer le linteau des maisons avec son sang ; et ainsi échapper au fléau venant frapper tout le pays. Le Seigneur dit : « Le sang sera pour vous un signe, sur les maisons où vous serez. Je verrai le sang, et je passerai. Ce jour-là sera pour vous un mémorial. Vous en ferez pour le Seigneur une fête de pèlerinage. C’est un décret perpétuel. ». Le repas de la Pâque juive fut l’occasion ensuite, il l’est encore pour les juifs, de célébrer le mémorial de ce passage de la captivité vers la liberté : un agneau et du pain sans levain. Dieu accomplit son œuvre de salut, Dieu ouvre le chemin de la vie. Jésus, comme ses apôtres, a grandi dans cette tradition du repas pascal.
Justement au cours de ce repas au rituel immuable, Jésus prend la place du petit agneau et s’offre lui-même à nous comme l’Agneau de Dieu qui enlève les péchés du monde ; sous les espèces du pain et du vin, il nous donne son corps et son sang, comme signe et annonce de sa mort sur la croix le lendemain, et de sa victoire sur le fléau du péché. « Faites cela en mémoire de moi » : nous y sommes ! chaque fois que, par le ministère des apôtres et de leurs successeurs, est invoquée la puissance de l’Esprit-Saint sur le pain et le vin, nous célébrons le mystère de la foi, « mysterium fidei », nous accueillons au milieu de nous le Seigneur réellement présent, nous l’adorons, nous le magnifions, nous le chantons, nous l’acclamons, nous le contemplons en nous prosternant devant lui. Les prêtres chanteront avec moi tout à l’heure « vous ferez cela en mémoire de moi ». Il nous a tout donné : son corps « prenez et mangez » et son sang « prenez et buvez », son amour, sa vie, sa grâce. Saint Paul nous l’affirme dans sa lettre aux Corinthiens : « Chaque fois que vous mangez ce pain et buvez à cette coupe, vous proclamez la mort du Seigneur jusqu’à ce qu’il vienne ».
Toujours au cours de ce repas, et c’est l’Evangile de saint Jean qui nous le rappelle, Jésus lave les pieds à ses disciples en leur disant : « c’est un exemple que je vous ai donné afin que vous fassiez, vous aussi, comme j’ai fait pour vous ». Nous retrouvons en quelque sorte le « faites cela en mémoire de moi » des 3 autres évangiles. Ce geste revêt une importance particulière pour les apôtres qui se trouvent comme « baptisés » par cette eau qui les lave pendant le repas de la Pâque. Comme pour nous, le fait d’être lavé et purifié les introduit dans une communauté de frères ordonnée au service fraternel par imitation du Christ lui-même.
Et nous pouvons en faire une lecture stéréophonique : la célébration eucharistique et le service fraternel à l’imitation de Jésus s’appellent réciproquement et se font écho, comme les deux faces d’une même participation au mystère pascal du Christ. Tant par l’un que par l’autre, je deviens de plus en plus configuré au Christ, Grand Prêtre et serviteur, et je construis le Corps du Christ comme « sacrement », « signe et moyen de l’union à Dieu et de l’unité de tout le genre humain » (Vatican II, Lumen Gentium §1).
Nous voyons la relation étroite qui existe entre le « sacrement de l’autel » et ce qu’on pourrait appeler le « sacrement du frère ». Le rite du lavement des pieds que nous allons vivre dans un instant nous ouvre donc le chemin de l’offrande du pain et du vin à l’autel. Et notre communion au Corps et au Sang de Jésus nous renvoie au service de nos frères dans la vie quotidienne. C’est la respiration du disciple-missionnaire : vivre avec Jésus, me rapprocher de lui, me nourrir de son amour ; pour témoigner dans le monde. Et plus je pars en mission annoncer l’Evangile, plus je dois me recentrer sur Jésus qui me nourrit de la charité éternelle de Dieu.
Puissent notre geste de communion et notre « Amen » exprimer vraiment notre foi envers la sainte Eucharistie ! Puisse notre témoignage chrétien exprimer la présence de Jésus le Serviteur ! Puissent notre offrande et nos sacrifices rejoindre les larmes de nos frères en Orient ! Puisse notre prière faire lever dans notre diocèse des vocations de prêtres, ministres de la sainte Eucharistie et de la charité.
Amen.