Témoins brûlants de la miséricorde divine
Homélie de monseigneur Dominique Rey le 23 mars 2016 (messe chrismale)
En toile de fond de cette messe chrismale qui nous rassemble, deux Ă©vĂ©nements ont dĂ©chirĂ© lâactualitĂ©. Le premier au cĆur de lâEglise il y a une semaine, la rĂ©vĂ©lation dâaffaires de pĂ©dophilie concernant des prĂȘtres et des religieux de lâarchidiocĂšse de Lyon. Lâautre drame, au cĆur de lâEurope, deux attentats terroristes Ă Bruxelles et plusieurs dizaines de victimes.
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Témoins brûlants de la miséricorde divine
Comment croire en Dieu quand ceux qui le reprĂ©sente et quâon appelle « pĂšres » trahissent cette paternité ? Quand ce sont les mĂȘmes mains qui donnent le Corps du Christ, et qui attouchent le corps dâun enfant ? Comment accueillir la tendresse de Dieu dont parle le pape François, lorsque les gestes qui lâexpriment sont dĂ©voyĂ©s, trahissant la confiance dans lâĂglise et dans ses ministres ?
Comment croire en Dieu lorsquâon se sert de son nom pour tuer en Belgique des voyageurs ou des promeneurs ?
Dâun cĂŽtĂ©, on profane le corps des tout-petits. Dâun autre, on pervertit le visage de Dieu « TrĂšs Haut ». Deux dĂ©viances mortelles. Lâune au cĆur de lâĂglise quâon cherche Ă dĂ©crĂ©dibiliser alors que tant et tant de prĂȘtres donnent toute leur vie, leur corps, leur amour, leur temps pour le service de leurs frĂšres. Et les voilĂ salis, insultĂ©s par lâirresponsabilitĂ© meurtriĂšre de quelques-uns.
Lâautre dĂ©viance qui dissout la foi, lâinstrumentalise dans la violence aveugle au cĆur de nos sociĂ©tĂ©s occidentales qui se sont peu Ă peu privĂ©es du Dieu de JĂ©sus-Christ.
En ce soir nous prions pour les victimes de ces atrocitĂ©s, pour leurs familles, nous ne voulons pas seulement dĂ©noncer les auteurs de gestes pervers et sanguinaires. Ne jouons pas au pharisien hypocrite prĂȘt Ă lapider la femme adultĂšre en se targuant lui-mĂȘme de respectabilitĂ© morale et dâexemplaritĂ©. En cette annĂ©e jubilaire, chacun de nous doit emprunter un chemin de conversion. Les fragilitĂ©s de certains, les aveuglements mortifĂšres des autres renvoient Ă nos propres fragilitĂ©s en dâautres domaines. Comment pourrions-nous ĂȘtre des « experts en MisĂ©ricorde » et des « artisans de paix et de pardon » (je reprends lĂ des expressions chĂšres au pape François) si nous nâen faisons pas lâexpĂ©rience personnelle chaque jour en la recevant du Christ, en acceptant de nous demander pardon les uns aux autres, et dâabord en nous pardonnant Ă nous-mĂȘmes, en marchant derriĂšre JĂ©sus jusquâau Golgotha.
RassemblĂ©s autour de cet autel qui est celui du sacrifice et de la misĂ©ricorde, nous avons Ă©tĂ© choisis, malgrĂ© nos indignitĂ©s et souvent Ă partir de nos propres faiblesses, pour donner notre vie au Christ afin de donner la sienne au monde. Rappelons-nous les fortes paroles de lâapĂŽtre Paul dans la 2Ăšme lettre aux Corinthiens : « câest dans la faiblesse que ma puissance divine donne sa mesure. Câest dans la faiblesse que je suis fort » (1 Co 12-19-20).
« LâImmaculĂ©e a ramassĂ© ce dĂ©bris que jâĂ©tais devenu pour devenir son instrument » confessait Maximilien Kolbe. « Tu es la personne la plus pauvre, la plus incapable⊠et câest pour cela que je tâai choisie », confiait MĂšre Teresa dans un dialogue intĂ©rieur avec le Christ. « Nous sommes tous des pauvres types », sâĂ©criait le PĂšre Chevrier fondateur du Prado, en parlant au clergĂ©âŠ
Chers frĂšres dans le sacerdoce, nous devons compter sur la grĂące de Dieu, la mendier jour aprĂšs jour Ă genoux et lâappeler sur le monde entier. Le chant du Magnificat entonnĂ© Ă chaque office de vĂȘpres, nous ramĂšne Ă notre situation de dĂ©biteur : « Il sâest penchĂ© sur son humble servante ». A oublier notre Ă©lection par pure misĂ©ricorde, nous risquons de sombrer, soit dans le clĂ©ricalisme (se considĂ©rer comme au-dessus des autres), soit dans lâindividualisme (câest-Ă -dire rouler Ă notre propre compte), soit enfin dans lâactivisme (ne pas laisser le Seigneur passer devant nous), 3 maladies chroniques de notre ministĂšre.
La misĂ©ricorde de Dieu nous rend humbles, car il faut un peu dâamour pour aimer ce qui est parfait, mais il a fallu une misĂ©ricorde infinie pour aimer et choisir ce qui est imparfait ! Et pourtant câest de cet amour-lĂ que Dieu nous aime. A partir de nos limites et en direction dâun monde en souffrance, consentir Ă donner, Ă se donner, mais aussi Ă recevoir des autres. ĂvangĂ©liser en se laissant Ă©vangĂ©liser au passage.
En cette annĂ©e jubilaire, notre mission comme prĂȘtre, est dâintroduire le peuple chrĂ©tien Ă une rencontre personnelle avec le visage misĂ©ricordieux du Seigneur. Nous le savons, la misĂ©ricorde est non seulement lâattribut de Dieu mais exprime lâessence de Dieu « Le nom de Dieu » (Saint Jean XXIII) son intĂ©rioritĂ© trinitaire. Dieu sâapproche de tout ce qui est humain, et nous sauve de tout ce qui, en nous, est inhumain. Il faut se dĂ©faire, se dĂ©partir des idĂ©es glamour ou moralisantes de Dieu qui conduisent, soit Ă la peur de Dieu (parce quâil est trop loin), soit Ă la rĂ©cupĂ©ration Ă©motionnelle de la misĂ©ricorde, dans le « bisounours » spirituel. La misĂ©ricorde nâest pas un apitoiement, câest un brasier ardent, un feu dĂ©vorant qui part de la Croix et vient purifier et guĂ©rir le cĆur endolori de lâhomme Ă la seule condition quâil sâouvre Ă son Ă©clat. Oui, notre pĂ©chĂ© a contraint Dieu Ă rĂ©vĂ©ler son vrai visage : celui de la MisĂ©ricorde. La misĂ©ricorde est une corde qui nous relie au cĆur de Dieu. Chaque fois que je pĂšche le fil est rompu. Mais Ă chaque pardon, le Seigneur fait un nĆud et ainsi me rapproche de Lui.
La misĂ©ricorde donne accĂšs Ă lâintĂ©rioritĂ© et Ă la proximitĂ© de Dieu, mais aussi Ă sa prĂ©venance. Je pense Ă cette confidence de MĂšre Teresa : « JĂ©sus a plus souffert pour mâempĂȘcher de pĂ©cher quâil nâa souffert pour me relever ». La misĂ©ricorde souligne encore la surabondance de la bontĂ© de Dieu. Face au pĂ©chĂ© la loi ne suffit pas, nous rappelle la lettre aux HĂ©breux. La loi le rĂ©vĂšle, le dĂ©busque mais seul le pardon nous en libĂšre. La misĂ©ricorde surenchĂ©rit toujours face au malheur. Marie-Madeleine fut dâautant plus aimĂ©e quâayant beaucoup pĂ©chĂ©, elle se confia totalement Ă JĂ©sus. Oui, le cĆur de Dieu bat toujours Ă partir de notre misĂšre.
Cette misĂ©ricorde divine doit se rĂ©pandre non seulement dans notre vie mais aussi dans notre ministĂšre, Ă la fois pour le recentrer et le dĂ©ployer. Le pape Jean XXIII Ă lâouverture du concile Vatican II dont nous fĂȘtons le cinquantenaire, replaçait celui-ci sous lâangle de la misĂ©ricorde : « aujourdâhui lâĂpouse du Christ prĂ©fĂšre recourir au remĂšde de la misĂ©ricorde plutĂŽt que de brandir les armes de la sĂ©vĂ©rité » disait-il. Le thĂšme de la misĂ©ricorde est devenu fondamental Ă partir du concile dans la maniĂšre de situer lâĂglise par rapport au monde, et de faire accĂ©der lâhumanitĂ© Ă la vĂ©ritĂ© du salut.
Dans son sillage, nous avons à vivre une véritable conversion pastorale, que le pape nous rappelle souvent, à partir du primat de la miséricorde.
Il sâagit dâabord de dĂ©ployer un zĂšle nouveau pour lâannonce de lâĂvangile. La plus grande souffrance de notre monde dĂ©saxĂ© et donc dĂ©shumanisĂ© est de ne plus connaĂźtre lâamour de Dieu. Annoncer la misĂ©ricorde, câest attester quâil y a une limite au mal. Comme le disait lâabbĂ© Huvelin, confesseur de Charles de Foucauld, « personne ne peut tomber plus bas que JĂ©sus, et sâil tombe il ne peut tomber quâen Lui ».
La misĂ©ricorde repositionne notre pastorale sur les fractures de notre temps. Lorsque lâĂglise sâoccupe dâelle-mĂȘme, elle va mal. Câest parce que la misĂ©ricorde est au cĆur de lâĂglise que celle-ci doit se situer sur les failles du monde, lĂ oĂč jaillit le cri des attentes des hommes : leur besoin de sens, de reconnaissance, de vraie relation, de rĂ©demption.
Notre pastorale doit ĂȘtre celle de lâespĂ©rance. Sans sous-estimer la gravitĂ© du pĂ©chĂ© et les faillites du monde, il sâagit de porter un regard dâespĂ©rance sur notre humanitĂ©, en discernant ce que le Christ a dĂ©jĂ commencĂ© Ă accomplir Ă lâintĂ©rieur de ses mĂ©andres, lĂ oĂč la grĂące commence Ă germer. Le salut de Dieu ne nous a pas attendus. Le Seigneur a commencĂ© avant nous.
La pastorale axĂ©e sur la misĂ©ricorde « raccourcit les distances et engage des processus » (Pape François). Il convient de sâinscrire dans des temporalitĂ©s et des patiences, refuser les diktats de lâimmĂ©diatetĂ© et des urgences mĂ©diatiques. La misĂ©ricorde appelle la bienveillance, une pĂ©dagogie de lâaccueil, de lâoreille (câest-Ă -dire de lâĂ©coute) des petits pas, du cheminement, de la gradualitĂ©, de la prĂ©sence, du soin. Ătymologiquement le « curé » dĂ©signe celui qui soigne.LâĂglise nâest-elle pas, comme le rappelle le pape François, un « hĂŽpital de campagne » ? Et le St PĂšre dâajouter : « La nouvelle Ă©vangĂ©lisation ne peut quâutiliser le langage de la misĂ©ricorde, fait de gestes et dâattitudes avant mĂȘme que de paroles. »
Dernier trait de cette pastorale de misĂ©ricorde : la charitĂ© fraternelle ; lâestime rĂ©ciproque et le pardon mutuel en sont les clĂ©s de voĂ»te. Nous sommes souvent durs entre nous, notre tentation commune est de juger et de nous auto-justifier, de nous isoler. St Augustin soulignait aux chrĂ©tiens dâHippone : « En raison de la plĂ©nitude dâamour qui nous a Ă©tĂ© communiquĂ©e, nous devons nous chĂ©rir mutuellement, câest-Ă -dire partager avec nos frĂšres ce que nous recevons Ă la table du Seigneur. » A un titre particulier, au cours de cette annĂ©e, le pape François insiste sur la nĂ©cessitĂ© de « remettre au centre de la pastorale le sacrement de la confession, qui nous donne de toucher le mystĂšre de la misĂ©ricorde » et de faire de nos communautĂ©s des « oasis de misĂ©ricorde. »
Chers frĂšres dans le sacerdoce, merci Ă tous et Ă chacun pour cet engagement que vous allez renouveler dans quelques instants, Ă Â devenir des tĂ©moins brĂ»lants de la misĂ©ricorde divine en offrant votre vie, lâappel du Christ, pour le salut de tous.
+ Dominique Rey
Messe à la cathédrale Notre-Dame de la Seds (Toulon)
19 mars 2016
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