St Joseph : Conférence du 19 mars 2022 à Cotignac

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Joseph adorateur

Joseph et Marie sont fiancés. Ce qui implique chez les Juifs un engagement définitif. Un engagement tellement définitif, que si la fiancée commet une faute, elle paiera son infidélité par la lapidation.Mais Marie attend la naissance de Jésus. Elle porte dans son sein la Vie de Dieu et Joseph ignore tout de sa grossesse. Or, voici le moment précisément, où, selon la coutume, le mariage doit être conclu, le moment où, selon la tradition juive, le fiancé emmène sa fiancée dans sa maison.

C’est alors que Joseph découvre que Marie est enceinte. Stupéfaction, doute, incompréhension l’assaillent. Comment expliquer cet événement ? Il est d’une part convaincu par toutes les fibres de son être que Marie est innocente.

Qui a porté la main sur elle ? Qui a commis ce sacrilège ? Il pourrait l’interroger. Il pourrait s’enquérir, s’informer. Mais cela contrevient totalement à la délicatesse de son amour pour sa fiancée. Toute question pourrait sembler être un manque de confiance, une suspicion, une brèche à cette affection unique qu’il lui porte, et que Dieu a scellée dans son cœur amoureux.

Joseph veut épargner Marie, ne pas la déshonorer. Alors il prend le parti du silence. Il ne posera aucune question. Celles-ci seraient désobligeantes. Elles seraient de trop. Joseph renverra donc en secret Marie afin de ne pas la diffamer. Il décide de la répudier en secret.

Marie reste muette, parce qu’elle aussi porte en son cœur et sa chair le secret de Dieu. Parce que Dieu a posé la main sur elle, et parce que ce secret ne lui appartient pas puisqu’il résulte d’une élection divine, elle se doit de le garder, de le protéger. Elle cache ce secret dans son propre silence.

Et pourtant, dans l’état de grossesse dans lequel elle se trouve, elle a besoin de la protection de Joseph, de sa présence. Si elle est physiquement séparée de lui, on la taxera d’adultère. Sa vie sera en danger.

Voilà l’immense drame de ces deux êtres qui se vouent un extrême amour mais dont l’intervention de Dieu crucifie le cœur. Deux silences amoureux l’un de l’autre. Deux silences qui circulent l’un dans l’autre. Deux silences qui sont déchirés l’un par l’autre, et dont Dieu seul connaît l’issue. Cette issue c’est l’intervention de Dieu : lorsque Joseph endormi, entendra en songe les paroles de Dieu : « Joseph, ne crains pas de prendre Marie ton épouse, car ce qui est né d’elle est le fruit de l’Esprit Saint ».

C’est alors que Joseph surgira de son sommeil, après avoir traversé l’abîme de la pauvreté intérieure. Sa fiancée lui est redonnée d’une autre manière, d’une manière inouïe, inconcevable pour lui. Elle lui est donnée comme mère du Sauveur.

En relisant ces pages lumineuses du début de l’Évangile, contemplons ce silence de Joseph. Ce silence qui fut traversé par l’incompréhension, l’incertitude d’une possible trahison, mais auquel son amour n’a jamais voulu consentir, ce silence du doute et qui a miné son cœur.

Je pense à tant de drames intérieurs, jamais avoués et qui rongent du dedans la confiance et la paix du cœur. À ces mutismes qui enveloppent tant de non-dits, de blessures d’amour, d’incompréhensions à l’intérieur des couples, qui brisent des familles, séparent des amis, et qui peuvent nous conduire, à cause du sentiment d’injustice ou de frustration, jusqu’à la colère, la violence, la haine.

Oui, Joseph est pour nous un exemple. Son silence s’est dénoué en Dieu. En Dieu, il s’est dénoué en victoire. Son combat intérieur s’est résolu à cause de sa confiance. Son combat n’a jamais entamé sa foi, mais l’a au contraire purifiée, rabotée, ajustée, simplifiée. Dieu a fait en lui le travail que lui, Joseph, exerçait pour autrui : le travail du charpentier.

Tout le reste de la vie de Joseph s’est déployé dans ce silence d’offrande. Il est resté à jamais silencieux. L’Évangile ne rapporte aucune parole de lui. Il est le « docteur du silence ». Il a vécu en silence. Il est mort en silence. Cette « sainteté sans éclats » (Bossuet), j’ajouterais « sans paroles », nous enseigne le silence par son silence.

Certains s’éloignent de Dieu à cause de son silence apparent (« Pas de nouvelle de Dieu ! », s’exclamait Léon Bloy), en oubliant qu’il est au contraire son refuge. Le silence est l’habitude de Dieu, sa manière, sa présence incognito qui laisse place à la liberté de l’homme.

Toute la tradition biblique et patristique nous révèle qu’on ne rencontre Dieu que dans le silence. Privé de silence, l’homme se prive de Dieu. Le silence exprime Dieu. Il est un signe tangible du sacré. Sainte Teresa de Calcutta disait : « Dieu est dans la nuit du silence… les arbres, les fleurs et l’herbe poussent en silence. Regarde les étoiles, la lune et le soleil comme ils se meuvent silencieusement ».

Dieu agit la plupart du temps en silence. Il produit de grands effets, mais dans et à partir du silence. Pensons au silence d’où jaillit la création ! C’est le silence du Père que l’on ne peut rencontrer qu’au-delà de toute parole. « Ce n’est pas vous qui gardez le silence, c’est le silence qui vous garde. » (Bernanos, Dialogue des Carmélites). Le Père nous attend aussi dans le silence de la plénitude des temps qu’évoque le livre de l’Apocalypse : « quand l’Agneau vainqueur ouvrit le septième sceau, il se fit dans le ciel un silence » (Apo 8, 1). Dès l’origine, nous sommes issus du silence infini du Père, et nous arrivons au silence éternel du Père à la fin du temps. Cette discrétion silencieuse de l’agir divin apparaît particulièrement dans l’Incarnation de Jésus, ainsi que dans l’Eucharistie où Dieu s’approche de nous par son silence.

Dans ce silence divin, le Père engendre pourtant une Parole vivante, son Fils. Le silence du Père n’occulte pas, il révèle. Du silence du Père vient le Verbe, nous dit saint Paul : « Jésus Christ, révélation d’un mystère gardé depuis toujours dans le silence, mystère maintenant manifesté selon l’ordre du Dieu éternel » (Rm 16, 25). Jésus-Christ est le Verbe jailli du silence de Dieu.

Le silence est une absence de bruit, de parole. « Se taire est la condition du silence mais ce n’est pas le silence lui-même. » Le silence extérieur ne peut pas être un vide, une simple privation, habité par l’indifférence ou le mépris, le repli sur soi, rempli de lâcheté, de vacuité de l’esprit, d’apathie, de paresse. Il peut être provoqué par l’effroi, par la stupeur ou la sidération d’un évènement.

Dans la vie spirituelle, le vrai silence n’est pas une fin en soi, il n’est pas recherché pour lui-même ou pour un bien-être, mais il constitue une condition préalable à l’ouverture de l’âme au divin. « Au lieu d’aller dehors, rentre en toi-même, c’est au cœur de l’homme qu’habite la vérité. » (saint Augustin dans De vera religione (39, 72)) car c’est au cœur de l’homme qu’habite Dieu lui-même. Le silence spirituel n’a qu’un but : la rencontre avec Dieu.

À l’une de ses consœurs carmélites qui lui demandait « Que dites-vous à Jésus ? », Thérèse de l’Enfant-Jésus répondait : « Je ne dis rien, je l’aime ». Et saint Jean de la Croix écrivait que « le langage que Dieu se plaît le mieux à entendre est celui du silencieux amour ». Il évoquait la « musique silencieuse » de l’amour. Devant l’Hostie, la présence de l’être aimé suffit à ravir notre cœur. Les mots sont inutiles. Dieu imprime sa présence en nous. Seul le langage du cœur donne accès à la pleine manifestation de la puissance et de l’amour de Dieu. Rien ne peut être ajouté pour se justifier face au Christ. On reste bouche-bée. Ce silence est fait d’émerveillement et d’agenouillement et d’abandon à Dieu. « Être là, sans lumière… comme un petit oiseau tout déplumé qui se cache et demeure sous l’aile de sa mère la Providence. » disait sainte Jeanne de Chantal. Le silence devient ainsi le lieu de l’offrande de Jésus à son Père et de soi à Dieu. Nous laissons le Seigneur advenir en soi et habiter en nous grâce à notre silence. Silence d’union amoureuse de l’âme avec Dieu. St Joseph, homme de prière et de contemplation, est pour nous « le guide des âmes dans la voie de l’oraison » (Ste Thérèse d’Avila). Il nous initie à l’adoration.

L’adoration est comparable à un baiser d’amour. Le mot « adorer » vient du latin : « ad : vers » et « os : bouche ». Le mot « ad » signifie « vers » : être tourné vers, orienté vers, mais surtout élancé vers. « Ad », cet adverbe insignifiant en apparence, comprend en fait tout l’élan de l’amour divin. Os veut dire « bouche ».

« Ad os » signifie orienté, élancé vers la bouche, et y rester appliqué. Dans la Bible, la première expression de la relation de l’homme avec son Créateur s’exprime par un bouche-à-bouche : Dieu insuffle en Adam son propre souffle qui permettra à Adam de devenir un vivant. Si Adam s’écarte un tant soit peu de son Dieu, il perd son souffle vital. Adam doit rester comme collé en permanence en Dieu, dans un face-à-face on ne peut plus intime. Pour que le souffle de Dieu passe en lui en permanence, Adam doit « adorer », vivre « ad os », suspendu à ses lèvres, afin que Dieu continue de lui donner sa vie, vie du corps et surtout vie de l’âme. C’est un baiser où l’on reçoit et où l’on se donne. Et ceci s’accomplit en silence. En adoration nous sommes « ad os », nous accueillons silencieusement les baisers de Dieu.

« Ouvre la bouche, dit le Seigneur, et je l’emplirai » (Ps 80, 10). À quoi sert-il d’adhérer à la bouche du Seigneur si la nôtre reste fermée ou accaparée par des nourritures terrestres ? Il nous revient, non seulement de désirer, mais encore d’accueillir Dieu avec un cœur vide de tout ce qui n’est pas Lui.

Sur ce chemin de l’adoration, St Joseph nous précède, nous initie. Dans un monde gavé de bruits où chacun est scotché à son smartphone, ou rêve à son écran plat, St Joseph nous introduit dans le silence du cœur fait d’abandon, d’offrande de soi, d’intimité aimante avec Dieu, dont le silence infini est un silence d’amour.

 

+ Dominique Rey
Cotignac, le 19 mars 2022

L’Espérance chrétienne – En toute bonne foi (RCF)

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